Published in Journal of Hispanic Philology, 12 (1988), 181-89.
by Daniel Eisenberg
La musique andalouse marocaine
The nature and history of Hispano-Arabic
strophic poetry are the subject of a heated debate. (The most recent
entregas in print are those of María Morrás,
¿Zéjeles o formas zejelescas? Observaciones para el estudio
de un problema de historia literaria, La corónica, 17,
No. 1 [Fall, 1988], 52-75, and James T. Monroe, Maimonides on the Mozarabic
Lyric [A Note on the Muwassaha],
La corónica, 17, No. 2 [Spring, 1989], 18-32 with bibliographic
references.) As there is so little source material in European languages,
and in the hope that others may find it interesting or useful, reprinted
here is the introduction to a musical volume stumbled across in a Xauen bookshop,
Les nawbas de la musique andalouse marocaine, Vol. II, n.p. [Morocco],
1980. There is a 27-page introduction in Arabic by M. Iarbi Temsamani,
Chef de l'Orchestre Andalou du Conservatoire de Tétuan,
which will be sent to anyone who wishes it. This preface, in which minor
orthographic changes have been made, is by Younes Chami. As it implies,
Andalusian music is often heard on Moroccan radio and television; in the
market one can buy, for $2 each, a large number of cassettes of muwashshahas
and zéjeles.
Rares sont les pays du monde qui possèdent
un patrimoine musical aussi riche et ancien que celui du Maroc. Connu autrefois
sous le nom de moussiqua al-âla, musique instrumentalesans
doute pour la différencier de la musique vocale, à caractère
religieux, où l'emploi d'instruments de musique est banni, à
l'exception de ceux qui servent à accuser le rythmece patrimoine est
aujourd'hui communément appelé at-Tarab al-Andaloussi,
littéralement: enchantement provoqué par la musique andalouse,
ou plus simplement al-Moussiqua al-Andaloussia, la musique
andalouse.
Cette musique est l'un des vestiges les plus
attrayants et pourtant le moins connusurtout en Occidentd'une civilisation
très raffinée, la civilisation hispano-maghrébine, née
de la fusion des cultures marocaine et andalouse et dont le Maroc est devenu,
par la suite, l'héritier fondamental.
En effet, par sa position géographique, le Maroc a été, plus que les autres pays du Maghreb, en relation étroite avec l'Espagne, tout au long des huit siècles de son histoire musulmane. Les deux pays ont même été unifiés durant une assez longue période, sous le règne des Almoravides, des Almohades et des Mérinides. À ces facteurs qui ont largement contribué à la fusion des cultures marocaine et andalouse, il faut ajouter le rôle, non moins considérable, joué par les réfugiés andalous, qui, par vagues successives, déferlaient sur le Maroc, au fur et à mesure que s'étendaient les conquêtes chrétiennes. Cet exode a atteint son point culminant après la chute de Grenade en 1492: la plupart de ceux qui ont été expulsés de l'Espagne ont trouvé leur dernier refuge au Maroc.
On ne peut déterminer avec précision l'époque où la musique andalouse a fait son apparition au Maroc, les chroniques étant muettes à ce sujet, mais il est probable que les villes septentrionales du pays aient connu cet art dès le début du dixième siècle, c'ést-à-dire à l'époque où l'Espagne musulmane connaissait l'âge d'or de sa civilisation: sa culture rayonnait alors, de toute son intensité, sur le monde occidental, et des esprits avides de savoir, venaient y approfondir leurs connaissances ou perfectionner leurs talents artistiques. Cette musique s'ést développée par la suite, grâce aux apports de chaque nouvelle vague de réfugiés andalous et à la contribution de plusieurs générations de musiciens marocains.
Tous les chroniqueurs arabes s'accordent pour
affirmer que l'arrivée en 822 de Ziriab à Cordoue, alors capitale
des Omeyyades d'Espagne, a eu une influence décisive, sur l'avenir
de la musique andalouse. Les premiers andalous chantaient à
la manière des Chrétiens ou des
`houdat'1 jusqu'à l'arrivée
du grand maître Ali Ibn Nafi, surnommé Ziriab... Il leur
révéla des chants qu'ils n'avaient jamais encore entendus.
Sa manière de chanter fut imitée, à l'exclusion de toute
autre. (Ahmad at-Tifachi: Mout'at al-asma').
Musicien de grand talent, Ziriab avait
suscité la jalousie de son maître Ishaq al Mawsili (767-850)
à la cour de Haroun ar-Rachid et fut contraint, sous ses menaces,
de quitter Bagdad et d'aller faire prévaloir ailleurs ses talents
artistiques. Arrivé à Cordoue, il trouva à sa rencontre
l'Emir Abdou Rahmane Ibn Al Hakam en personne, geste qui témoigne
de l'intérêt qu'on portait à la musique et de l'estime
dont jouissaient les artistes dans la société musulmane de
l'époque. Cordoue était alors le centre d'une civilisation
florissante et jouissait, déjà, d'une bonne renommée
artistique. A la cour omeyyade, se pressait une multitude de musiciens et
de chanteurs remarquables, tels que Zarkoun, Alloun, Ibn an-Nachit, Monsour...
Mais Ziriab ne tarda pas à les supplanter tous, car il n'était
pas seulement doué d'une voix sans égale, mais il pratiquait
aussi un chant nouveau, dans lequel se mêlaient les dernières
pratiques de l'école de Bagdad et celle de sa propre invention.
C'était aussi un virtuose du luth et un esprit encyclopédique...son
répertoire aurait compté dix milles chansons.
A Cordoue Ziriab instaura donc une nouvelle
méthode de chant. Pour élargir le registre du luth, il l'avait
doté d'une cinquième corde et pour en améliorer la
sonorité, il employait un plectre en plume d'aigle et des cordes en
boyaux de lionceau. Enfin, pour enseigner le chant selon ses nouvelle
méthodes et lui assurer une longue durée, il fonda à
Cordoue un conservatoire où il donnait lui-même des cours,
assisté de ses fils et de ses disciples. Son influence fut
considérable: il léga à l'Andalousie un
répertoire immense de chants que les génerations se transmirent
jusqu'à la période des Rois de Taïfas. Séville
en fut submergée, comme par un océan, et, après sa prise
par les Chrétiens, cet art se répandit en Ifriquïa et
au Maroc. Il en reste, aujourd'hui encore, quelques vestiges malgré
le déclin de ces royaumes et la régression de la vie
urbaine... (Ibn Khaldoun, al-Mouquaddima).
Sous la Dynastie Almoravide, la musique andalouse
connait une grande vogue au Maroc. L'histoire a conservé le noms d'un
certain nombre de compositeurs andalous qui se sont établis dans notre
pays à cette époque, tels Ibn Baja, vizir de Yahya Ibn Youssef
Ibn Tachfine à qui sont dûs les airs les plus
réputés en Andalousie rapporte l'historien marocain Ali
Ibn Saïd. Parmi ces compositeurs figurent également Aboul
Houssaïn Ali Ibn al-Himara al-Gharnati, disciple d'Ibn Baja et Aboul
Abbas al-Moursi...
Avec l'avénement des Almohades, la musique
tombe en discrédit, à cause du caractère puritain de
leur doctrine. Ibn Toumert, fondateur de la Dynastie, incitait ses partisans
à détruire les instruments de musique. Le Calife Yakoub
al-Mansour ordonna d'arrêter les chanteurs et de les incarcérer
partout où on les trouvait; ils furent obligés de se déguiser
et se dispersèrent à travers le pays. Le marché des
kaïna2 tomba dans le marasme,
tant la demande était faible (Ibn Idhari, al-Bayane
al-Moghrib.)
Ces mesures ont obligé la musique andalouse
à se camoufler derrière les madihs, cantiques en
l'honneur du Prophète, qui devaient connaître une grande vogue
par la suie. Ces cantiques étaient composées sur des modes
andalous et puisaient leur inspiration de la musique andalouse.
Ibn Khaldoun, cité plus haut, nous fournit
des renseignements précieux concernant cette musique au temps des
Mérinides: une grande partie du répertoire semble avoir
été perdue, ce qui en subsiste appartient à l'école
de Séville. Mais après la chute de Grenade, cette musique
connaît un nouvel essor: elle s'enrichit de l'apport des
réfugiés grenadins dont la majorité vient s'établir
au Maroc.
La chute de Grenade, ainsi que les interventions
armées des Chrétiens sur le sol marocain, provoquent, sous
le règne des Wattassides et des Saâdiens, un mouvement nationaliste
qui se traduit par une exaltation des sentiments religieux: le peuple met
son espoir de libération dans une renaissance de l'Islam. De nombreuses
zaouias sont fondées; c'est de là que sont lancés
les appels à la guerre sainte (jihad). Ce sont aussi des foyers
d'enseignement du soufisme. La récitation du Coran, le chant des
madihs, les cérémonies du
dhikr (3... font partie de cet
enseignement et tirent leurs éléments musicaux du riche
répertoire andalou.
Le chant religieux semble avoir prévalu
sur le chant profane durant cette période.
Sous la Dynastie alaouite, la musique andalouse
jouit d'un mécénat qui favorise de nouveau son épanouissement
et permet l'éclosion de nombreux talents remarquables. Des recueils
de chants andalous font leur apparition; le plus célèbre est
celui de Mohammed El Haïk, paru en 1800, et qui est resté, jusqu'au
début de ce siècle, la principale source de renseignements
sur la musique andalouse. Moulay Mohammed IV et Moulay El Hassan I fondent,
respectivement, à Fès et à Marrakech, des écoles
qui dispensent, entre autres, l'enseignement de cette musique. Pour la
première fois, des colloques sont organisés, pour étudier
les moyens de sauvegarder le patrimoine musical andalou. Enfin, les grands
maîtres de cet art jouissent de la protection des souverains alaouites
et sont comblés par eux d'honneurs et de bienfaits.
Faute de documents écrit, il n'est pas
aisé de savoir à quel point la musique andalouse est restée
fidèle à celle qui était en vogue dans l'ancienne
Andalousie; néanmoins, on peut affirmer que cette musique a
conservé, davantage au Maroc que dans les autres pays du Maghreb,
son caractère original. En effet, ayant échappé à
la domination ottomanealors que ses voisins l'ont subie pendant plus de trois
siècles le Maroc a pu préserver son patrimoine musical de
l'influence, si puissante, de la musique turque. De plus, étant
géographiquement, très éloigné des principaux
foyers artistiques d'Orient, il a vécu, artistiquement, replié
sur lui-même. On est donc en droit de penser que sa musique est, dans
ses grandes lignes, un écho assez fidèle de celle qui était
connue dans l'Andalousie musulmane. Mais comme tous les arts que se transmettent
oralement, elle a dû subir, avec le temps, d'inévitable
défaillances et altérations. Ainsi, à l'origine, le
nombre des nawbas aurait-il été de vingt quatre, il
n'en reste aujourd'hui que onze. Quelques unes ont perdu l'une des cinq parties
ou mawaizin dont elles se composent, telles la nawba d'ar-Rasd
et la nawba d'al-Hijaz al-Mcharqui. Des chants composés sur
des modes étrangers à la nawba dont ils font partie
et appelés yata-im (orphelins), témoigent de la
disparition de suites entières. Constatant toutes ces
pertes, on ne peut s'empêcher de penser que certaines déformations,
plus ou moins importantes, ont dû altérer cette musique: les
périodes de crises politiques et économiques que le pays a
connues au cours de sa longue histoire, ont laissé des traces certaines
sur la vie artistique. Tout ce qui, dans la musique andalouse, nécessitait
de grands talents artistiques, pour être interprété dans
sa version originale, a dû être simplifié, quand il
n'était pas tout simplement abandonné.
Malgré tout cela, il semble que cette
musique n'a pas été atteinte dans son essence et que son
caractére original a été, dans l'ensemble, assez bien
conservé, malgré les vicissitudes du temps: elle a été
amoindrie par les pertes qu'elle a subies, elle a certainement perdu beaucoup
de son éclat primitif, mais le fond est resté intact. À
ce propos, il nous semble intéressant de rapporter l'observation suivante
recueillie auprès d'un éminent professeur de musique andalouse,
le Cheikh Ahmad Labzour Tazi, l'un des rares maallem ou
maîtres, qui apprennent encore par coeur. les onze nawbas du
patrimoine musical marocain: J'ai commencé à pratiquer
cette musique il y a plus de cinquante ans, à une époque où
ni la musique orientale, ni la musique occidentale, n'avaient d'écho
dans nos milieux artistiques, et je puis affirmer que durant ce
demi-siècle, la musique andalouse n'a pas changé, malgré
les grandes transformations qu'a connues notre pays dans tous les domaines.
Il est vrai qu'il y a eu une nette amélioration dans le jeu des
instruments ainsi que dans l'exécution des chants, que les incorrections
d'ordre linguistiques relevées dans les paroleschantées parfois
sans être comprisesont été corrigées, que de nouveaux
instuments occidentaux ont fait leur apparition dans les orchestres andalous,
que les différences d'interprétation de certains airs,
constatées, jadis, entre ces orchestres, se sont atténuées,
grâce aux progrès des moyens de communication... Il est vrai
aussi que des compositions nouvelles ont vu le jour, imitant les anciennes,
et que d'autres ont disparu, surtous du répertoire traditionnel de
Tétouan et de Chefchaouen, parce qu'on les jugeait
démodées...mais malgré tout cela, la musique andalouse
que nous écoutons aujourd'hui est, dans son essence, la même
que celle qui nous a été transmise par nos
maîtres...
Quoiqu'on puisse dire au sujet de
l'authenticité de cette musique, elle demeure aux yeux des marocains,
un art savant et raffiné dont ils sont fiers et auquel ils vouent
une grande passion, car non seulement ils sont très sensibles à
son charme, mais il leur rappelle aussi un passé glorieux et entretient,
dans leurs esprits, la nostalgie d'un paradis dont la perte est,
de nos jours encore, ressentie par eux avec douleur.
La nawba de la musique andalouse marocaine
se compose de cinq parties, comprenant, chacune, un nombre déterminé
de chansons, composées sur un même rythme (mizane). Dans
chaque nawba il y a donc cinq rythmes (mawazine) ceux-ci se
succèdent selon l'ordre suivant: al-Bassit, al-Quaim wa-nisf,
al-Btaïhi, ad-Darj, al-Quoddam.
Chaque mizane débute par
un mouvement lent, appelé mouwassa (large); ce mouvement
s'accélère progressivement, quand il devient allègre,
on l'appelle mahzouz (relevé) et lorsqu'il devient vif,
il prend le nom d'insiraf (renvoyé). Les sana'
ou chansons composant chaque mizane sont indépendantes
les unes des autres, mais, au cours d'un concert, on les enchaîne les
unes aux autres, sans en interrompre le rythme, et ce, généralement,
en modifiant la durée des notes finales.
Toutes les nawbas commencent par
un prélude non rythmé, exécuté par tous les membres
de l'orchestre, et qu'on appelle boughia ou mchalia.
Son but est de mettre l'auditoire dans l'atmosphère affective du mode
principal de la nawba. Ensuite, on exécute une forme instumentale
rythmée, appelée touchiya et qui sert à
préciser par quel mizane va débuter le chant; mais
certaines touchiyas ont disparu du répertoire, et, dans
ce cas, le chant est entamé immédiatement après la
boughya. Généralement les membres de l'orchestre
andalou sont en même temps chanteurs et exécutants, mals, parfois,
le chant est confié, en partie ou en ensemble, à celui qui
est doué de la plus belle voix.
Les poèmes chantés se composent
de deux à sept vers: ils appartiennent, pour la plupart, à
deux genres littéraires créés et mis en vogue en Andalousie
et qui se prêtent très bien au chant: les mouwachah
[muwashshaha], composés en arabe classique, et les zajal,
en arabe dialectal. Ce sont des poésies strophiques où alternent
mètres et rythmes diversifiés et qu'on chante sous forme de
couplets et refrains. Parfois, des morceaux de musique, plus ou moins longs,
appelés tawachi viennent s'intercaler entre les chants,
surtout dans le quoddam. Une improvisation vocale (mawal)
ou instrumentale (taqsim) sert parfois à relier deux mouvements
du mizane pour en abréger l'exécution.
Les modes (toubou') employés dans la
musique andalouse reflètent, d'une part, le goût musical et
les tendances mélodiques des principaux groupements ethniques qui
composaient la société andalouse: Espagnols musulmans, Arabes
et Berbères; ils révèlent, d'autre part, un souci de
recherche d'effets mélodiques nouveaux, par des moyens artificiels,
fruit d'une civilisation arrivée à un très haut degré
de raffinement.
L'analyse de ces modes permet de les classer
en trois catégories:
1) Les modes anciens (grégoriens): ils
étaient employés dans le chant liturgique espagnol avant la
conquête musullmane.
2) Les modes pentatoniques, qui sont encore
usités dans certains chants berbères marocains, mais, dans
la musique andalouse, ils ont subi des modifications qui en ont
atténué le caractère primitif.
3) Les modes artificiels, qui sont obtenus
soit par la combinaison des tétracordes de gammes différentes,
soit par la mise en relief d'un ou deux degrés secondaires d'une gamme,
ce qui leur4 confère un caractère
particulier.
L'existence de modes grégoriens dans
la musique andalouse est une autre preuve que cette musique n'a pas connu
de grandes transformations depuis ses premiers temps. Leur existence dans
notre musique s'explique par le fait que les doctrines musicales grecques,
persanes et autres, étaient parfaitement connues des musiciens musulmans
de l'époque de Ziriab. En Espagne, elles
(5 étaint employées dans le chant liturgique wizigothique
et, plus tard, mozarabe. Ce chant avait façonné l'affectivité
d'une grande partie de la population espagnole convertie à l'Islam,
et ce n'est pas facilement que cette population aurait oublié ses
traditions musicales.
Les premiers compositeurs de musique et de
chants andalous devaient, consciemment ou non, tenir compte de cette
réalité. Dans leurs compositions, ils ont respecté le
goût musical de cette population: ils ont conservé les modes
anciens et les ont adaptés au goût de la société
nouvelle. La musique arabe a, sans conteste, profondément influencé
la musique espagnolecette influence est, de nos jours encore, très
apparente dans le flamenco, par exemple...mais il est certain aussi que la
musique arabe a subi, à son tour, l'influence de la musique espagnole.
Nous avons vu, plus haut, que le chant des premiers Andalous était
inspiré de celui des Chrétiens et des houdat. Il
paraît même, qu'à des époques ultérieures,
l'influence de la musique espagnole ne cessa pas de s'exercer, parfois
même, elle etait recherchée: Ibn Baja, grand compositeur du
douzième siècle faisait dans ses chansons un mélange
de mélodies orientales et chrétiennes qui convenait au goût
des Andalous et eut leur faveur. Ils imitèrent sa méthode dans
leurs compositions et ne s'en écartèrent point (Ahmad
at-Tifachi).
La musique andalouse marocaine est donc une
synthèse des traditions musicales arabes, berbères et espagnoles.
Elle est nettement différente de la musique orientale: elle ne comporte
pas de quarts de tons (quelques exceptions sont cependant à signaler);
elle suit généralement le système de la gamme
tempérée occidentale, la gamme est souvent traitée comme
une seule succession mélodique, alors qu'en musique orientale, elle
est subdivisée en tricordes, tétracordes et pentacordes; sa
ligne mélodique est simple et claire, les modulations y sont rares.
Les chants andalous traitent de sujets fort
variés: hymnes à la gloire de Dieu et de son Prophète,
nature, amour, boisson...thèmes généralement agréables
et attachants, ce qui explique leur perennité.
La musique andalouse marocaine continue
jusqu'à nos jours de se transmettre par tradition orale. Des efforts
louables ont été déployés depuis l'indépendance
en vue de la sauvegarder, de la diffuser et de la mieux faire connaître:
la radiodiffusion marocaine lui consacre une heure de ses émissions
quotidiennes, son enseignement est donné gratuitement dans tous les
conservatoires du pays, de nombreux festivals lui ont été
consacrés tant au Maroc qu'à l'étranger, huit des onze
nawbas sont actuellement enregistrées dans les archives sonores
du Ministère d'Etat chargé des Affaires Culturelles.
Ces efforts resteraient pourtant insuffisants
si un travail scientifique ne venait pas soustraire cette musique de la tradition
orale et faire la relève des grands maîtres de cet art dont
le nombre est en réduction constante.
Transcrire cet immense répertoire en
notation musicale est, assurément, le seul moyen de la préserver
de la perte; c'est aussi le meilleur moyen qu'on puisse mettre en oeuvre
pour en faciliter l'apprentissage, en améliorer l'exécution
et en assurer la divulgation. Ce travail fournira, enfin, un document de
base nécessaire pour toute étude ou recherche ultérieures
en la matière... C'est à tâche que nous nous sommes
attelés depuis quelques années, poussés par le devoir
et le désir de servir un art qui reflète un des aspects les
plus brillants de la civilisation marocaine.
Notre travail fera l'objet de onze volumes,
chacun sera consacré à une nawba. En tête de chaque
volume figurera un tableau des divers rythmes employés dans la musique
andalouse, ainsi qu'une analyse des principaux modes afférents à
la nawba dont il fait l'objet. Au début de chaque morceau de
chant nous signaleronsen plus du mouvement, métronimique, qui peut
varier sensiblement d'un orchestre à un autrela partie du rythme par
où commence le chant.
Nos lecteurs remarqueront que nous avons
intentionnellement évité de séparer les notes les unes
des autres, comme il est d'usage de le faire dans la transcription de la
musique vocale, notre but étant d'en faciliter la lecture, surtout
que, dans la musique arabe, on use de la même manière pour
transcrire la musique vocale et instrumentale. Pour la même raison,
nous avons évité de surcharger les notes de fioritures et
mélismes si abondants dans notre musique: leur choix étant
libre, chacun pourra en user selon son goût et son talent.
Nous tenons, enfin, à adresser nos
remerciements les plus sincères aux maîtres qui nous ont
initié à cette musique. Nous estimons que la meilleure
manière de leur exprimer notre gratitude serait de parvenir au moyen
de cet ouvrage et de ceux qui suivront, à mieux faire comprendre au
lecteur la musique andalouse, et, partant, à mieux l'apprécier
et à mieux l'aimer, car tel est le désir qu'ils n'ont jamais
cessé de formuler.
1 Chameliers
dont les mélopées étaient rythmées sur la marche
de leurs bêtes.
2 Esclaves
chanteuses.
3
Cérémonie religieuse qui consiste à évoquer la
présence divine (hadra) par les disciples d'une confrérie
religieuse (tarika).
4 Lui
in the original.
5 In the original,
ils étaient employés.