WOMEN IN FRENCH

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Article paru dans le premier numéro de Wif Studies (1994): 135-159.

 

Statut de la femme dans la famille et au travail en France
K.A. Murphy-Judy
Virginia Commonwealth University

Tout ce que nous voyons, tout ce que nous entreprenons fait déjà partie d'un texte à maints fils, à maintes chaînes et trames discursives, un texte en pleine expansion. Nous n'en aurons jamais de vue ni complète ni objective. Alors, nos constructions imaginaires, même nos propres identités, s'affilient à cette grande tapisserie dont nous ne voyons qu'une partie et celle-ci d'une position limitée. Ce regard est d'autant plus restreint, dans un sens, pour la femme, objet de tant de discours et représentations, souvent exclue de la position de sujet de tels discours et images, et parfois exclue même de la position de spectateur. Mon but
dans le présent texte est d'agencer un montage d'images sur les femmes en France afin de faire une critique, non pas des femmes (elles n'y existent pas), mais des outils et discours utilisés pour la représenter et puis de mettre en cause certaines positions à partir desquelles des définitions monstrueuses de la femme s'écrivent. 

Bien qu'une représentation ne puisse jamais re-présenter, jamais capter son objet dans sa réalité, elle peut, tout de même, ériger une image moins déformante en faisant écho aux voix et perspectives des représentées sur elles-mêmes. Les représentations critiquées ici, par contre, ne le font pas: elles créent plutôt des monstres et des vies monstrueuses sous
l'étiquette d'un soi-disant "normalité". Je ne réclame ni la position du sujet ni celle de la spectatrice pour nous autres femmes (et hommes); je suggérerai, par contre, des constructions d'auto-monstruosité. Les présentes représentations montrent la femme
dans la famille et au travail. Ce choix est motivé par le fait que la femme est sur-représentée dans ces deux domaines: elle y fait l'objet d'études, de sondages, d'articles et reportages, de publicités, de feuilletons, de lois. La Française, en tant que figure, s'y
trouve "normalisée" tandis que les Françaises s'y perdent, disparaissant sous l'image d'une Autre distillée puis diffusée en masse par les médias. Les Françaises travaillent et vivent en famille, tout en devenant des lieux communs d'histoires de travail et de
famille qui ne sont pas les leurs. Les Françaises--je n'ai pas la moindre intention de dire "réelles"-- qui tentent de se conformer à ces patrons, c'est-à-dire, à l'image de la Française étudiée, sondée, reportée, décrétée, enfin médiatisée et représentée, ne s'y
réaliseront jamais. Et celles qui comparent leurs commères à ces chimères, tout en les méconnaissant, y trouveront toujours défaut. Telle est la force monstrueuse de la Représentée pendant cette ère de télécommunications et de grande diffusion.

[Image 1: Comparaison d'une Française à la Française publicitaire construite pour la société Thomson] 

Dans cette première image, une Française se trouve photographiée à côté d'une Française publicitaire. Celle-ci est esquissée d'après les connaissances tirées de toute une série d'études et sondages du marché. Pourtant ce marché relève déjà d'une construction imaginaire. Il s'agit toujours de perspectives et de décisions qui ne représentent les intérêts que d'un groupe minoritaire malgré le voile d'un discours "objectif" de psychologues, sociologues, statisticiens. La pub se base sur les représentations statistiques et sur des études scientifiques. Mais le résultat, la Française représentée en pub, n'est qu'un
monstre: ce qu'elle montre ici en comparaison avec une femme photographiée dans la rue, c'est l'impossibilité de l'être et par suite, l'impossibilité d'atteindre le bonheur et la beauté idéalisés par la campagne Thomson.[1] Telle est l'image de la parfaite consommatrice piégée dans un désir irréalisable.

[Illus. 1: définition du mot "Monstre" dans Le Petit Robert, 1977]

Avant de plonger plus profondément dans l'abîme du monstrueux, il faut définir ce que c'est qu'un monstre et comment l'image de la femme française contemporaine se rapporte à la tératologie. Partout le monstre est quelque chose d'anormal, d'excédant. Dans l'Enciclopedia Einaudi sous la rubrique Mostro , on trouve toute son histoire occidentale: du teras au monstre raisonnable moderne. Le mostro montre et dans son corps et dans son nom, un certain rapport avec l'énigme et la divination. L'[[alpha]][[iota]][[nu]][[iota]][[gamma]]u[[alpha]] en ancien grec actualise une callida iunctura --une conjoncture artificieuse et bien-façonnée--entre un signifiant excédant, alors pervers, et un signifié impropre, ainsi obscur. Je traduis de l'Einaudi: "Et, c'est en effet ce pont lancé au-delà du processus "normal" de signification qui est la modalité expressive du monstre et du prodige."(556). La modalité expressive du monstre s'écarte du normal. Le monstre-signe dépiste dans les deux sens du verbe: découvrir et détourner. Il incorpore l'énigme, la traduit en chair et en os, en devient le porte-parole. En même temps, le monstre peut s'exprimer oralement en énigmes: ainsi le Sphinx dans son double rôle auprès d'Oedipe. Benvéniste nous explique que philologiquement monstre relève soit de monstrare soit demonere (ainsi monstre < monestrum< monere ~ monstrare), ces deux verbes indiquant que l'ancienne fonction du monstre était de montrer mais en vue d'avertir, d'enseigner ou de conseiller.[2]
Pour faire comprendre l'origine divine et donc l'importance du signe, les dieux se servaient de prodiges, c'est-à-dire de signes censés confondre l'entendement humain. Au début, alors, le monstre signalait non pas l'hideux et le monstrueux, mais plutôt une instruction divine, un avertissement par le fait de son anormalité (309-310).

De nos jours, les monstres continuent à signaler les anomalies. Cependant le message n'est plus divin; il est plutôt mondain, car il montre la catastrophe d'exclusion que constitue le fait d'être mon(s)tré, que d'être repérable hors des masses, hors du commun et remarqué pour tel dans une société de consommation, de diffusion et surtout de nivellement en masse. Le point de départ, la norme, c'est l'homme. Que ce soit dans la peinture classique, le film ou les nouveaux médias d'expression et de regard, la perspective provient d'un point de vue masculin dans un contexte masculin.[3]

[Image 2: "Est-ce que quelqu'un a perdu une main?" La femme "monstre" avertit les hommes de sa différence. Même si le lecteur idéal de cette pub est une femme, le désir de la femme est définie par le regard masculin.] 

Les monstres avertissent leurs lecteurs que l'anormal existe et qu'en différant trop des normes on risque de se trouver exclue, trop visible, trop individualisé, même si on est beau. Le conflit entre le désir de se conformer aux normes du groupe et celui d'être spécial et individuel est sanctionné par la figure du monstre. Mais tout d'abord, il faut qu'il existe, pas tout simplement "le normal" dont on peut s'écarter, mais aussi une logique de différences et d'exclusion/inclusion. Le monstre dans ce cas n'est autre que l'image statistique ou publicitaire à laquelle les femmes en chair et en os ne peuvent jamais se conformer, étant donné que la représentation en est trop parfaite, trop calculée, toujours juste au-delà de notre portée. En effet, de telles images sont conçues pour que les femmes désirent désormais une identification impossible. Voici l'énigme exposée par la pub: Qu'est-ce que vous pouvez consommer, vous autres lectrices abonnées par milliers et milliers ou téléspectatrices par millions, pour réaliser le désir créé dans la pub, désir de pub, désir qui n'est rien d'autre que d'être unique en masse, que d'être pub? 

[Image 3: Samsung AF zoom 770 "Simple comme le bonheur". On remarque ce le père apprend au fils l'art de photographier
les femmes.]

Les lieux communs, les fonds de normalité, la logique même des jeux d'inclusion/exclusion sont déterminés par un point de vue qui n'est pas celui de femmes. Croire qu'il s'agit de perspectives strictement masculines, c'est mécomprendre ces opérations: il y a beaucoup de personnes de sexe masculin qui, elles aussi, sont exclues et pas mal de femmes qui participent à sinon dirigent ces jeux d'exclusion.[4] Néanmoins, on peut repérer les champs de déploiement et les conditions nécessaires à la construction de La Femme française. Ce champ est bien constitué dans les Sciences de l'Homme puis renforcé et régénéré dans les
médias et surtout dans la publicité où l'on se sert à fond des outils, discours et statistiques produits par ces sciences. C'est la pub qui, en même temps, assure--comme le GAN--la croyance publique en la parole scientifique. Cercle vicieux, toujours en pleine expansion.

Alors qui est-ce, cette Française imaginaire, et comment est-elle représentée en France aujourd'hui? D'après les chiffres de l'INSEE, la population féminine est plus importante que la population masculine: 28,9 millions de femmes et 27,4 million d'hommes (Les Femmes, 9; tableau, 23). 

Comment les normes sont-elles construites à travers ces chiffres? Le texte Les Femmes d'où je tire ces faits inclut ce paragraphe de Véronique Neiertz, La Secrétaire d'État aux Droits des Femmes et à la Vie Quotidienne: 

"Le succès de la brochure "femmes en chiffres" parue fin 1986 et rapidement épuisée, les très nombreuses demandes d'information des professionnels et du public et l'intérêt grandissant pour le rôle des femmes dans la société française ont rendu nécessaire cette nouvelle publication." (4)

Ce besoin de rassembler et d'analyser des masses d'informations sur les femmes vient en partie du fait que l'homme est pris comme le base des données de la plupart de textes démographiques. Dans le prochain tableau tiré de QUID sur la géographie humaine de la France, seul l'homme est représenté: pour compter les femmes il faut commencer par les hommes, puis, faire un calcul. 

[Illus. 3: Tableau population, QUID, 1989, p. 610] 

On voit mieux le contexte de Les Femmes. Il se trouve dans une série dans laquelle on propose ces autres titres: Les Étrangers en France, Les Jeunes de 15 à 24 ans, Les Familles nombreuses, Les Personnes âgées, et Les Agriculteurs. Autrement dit, les femmes font l'objet d'une étude spéciale, en marge de la norme, comme toutes ces autres catégories hors du commun--et ceci malgré le fait que la population féminine dépasse de 1,4 million la population masculine. Bien que Véronique Neiertz écrive que "La publication de données chiffrées sur la population féminine constitue un apport essentiel à la connaissance de la société d'aujourd'hui et à l'histoire collective des femmes," (4) pour connaître la femme, il faut encore la chercher dans sa différence, dans sa monstruosité. Cela veut dire alors que la norme c'est l'homme, ce qui, il faut bien l'admettre, entre dans la logique, sinon le titre, des Sciences de l'Homme. La femme, saura-t-elle jamais vivre en égalité avec l'homme si sa représentation à lui constitue la norme dont elle, la femme, différera toujours? Le jeu est truqué en faveur de l'homme malgré l'importance constatée de la femme.

[Illus.4: --tables de l'état matrimonial des Françaises, puis deux graphiques sur le divorce et le célibat féminins de 1962 à 1988: Les Femmes, p.25] 

En ce concerne la famille, lieu commun traditionnel de la femme, de nouvelles économies s'instaurent actuellement: de moins en moins de mariages, de plus en plus de divorces, une croissance importantes de familles sans homme (neuf sur dix des enfants de divorcés résident avec leur mère), et une croissance importante de naissances hors mariage. (11, 24-31) 

[Image 4: Rodier: à gauche, "Walkyrie Rock"; Image 5: Rodier: à droite, "Mes deux premiers enfants s'appellent comme mon premier mari. Mon troisième enfant s'appelle comme mon second mari. J'exige que mon troisième mari s'appelle comme MOI."

La femme imaginée par Rodier, par exemple la femme dont les trois enfants ont trois pères différents, se trouve de plus en plus fréquemment dans les domiciles français et dans l'image statistique bien qu'elle soit encore rare dans les campagnes publicitaires. Normalement la pub sur-représente la femme en famille-couple. Rodier semblent s'être inspiré de cette évolution démographique, y avoir puisé les thèmes de ces récentes campagnes publicitaires. En effet, l'accroche-choc Rodier est donc de s'écarter de la norme publicitaire pour jouer sur le contre-exemple dans l'imaginaire médiatisé français.  Cependant, le but de Rodier n'est autre que de produire une consommatrice de masse et de ses pubs et de ses habits. 

[Illus. 5: Tableau: structure des ménages, Les Femmes, p.39]

Dans ce dernier tableau on remarque l'importance de l'âge de quarante ans pour l'homme dans la famille-couple (peut-être que la femme n'admet pas sa quarantaine?). On remarque aussi que les couples homosexuels n'y figurent point, faute de réponses valables ou faute de question posée? Le Frankenstein de nos jours n'est plus la superwoman obligée d'exécuter plusieurs rôles à la fois (mère, ménagère, employée, amante, épouse), c'est la superwoman qui paie trop cher son indépendance et qui se trouve impuissante devant cette logique: "comme il est trop grave de sacrifier la famille, il faudra bien abandonner la carrière. . . .  [L]a bonne solution, c'est le retour au foyer." ("Menaces", 41). La monstruosité hideuse à voir n'est pas la femme épuisée et lasse d'une vie sur-chargée, mais plutôt ce raisonnement Hydre-esque qui détournerait les femmes de leurs vies actives hors de
la maison pour les figer de nouveau comme piliers de la maison où elles travailleront beaucoup plus de trente-huit heures par
semaine mais seront catégorisées "inactives". 


    

[Image 6: La grande famille à table]

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 [Image 7: famille riche] 

La famille nombreuse est aussi en chute (960 000 ménages ayant au moins trois enfants en 1989). Cependant le lecteur des médias peut s'y trouver interpellé soit en nostalgie (la France d'autrefois, celle des bonnes moeurs, de la vie simple et saine--et la famille presque toujours imaginée autour d'un repas préparé par maman: d'après Dietrich) soit en grand luxe (avoir une grande famille est le fait des riches qui ont les moyens de pourvoir à leurs besoins: alors la famille "BCBG" de Cyrillus) tandis que statistiquement, c'est dans les milieux ouvriers et étrangers (35% des familles avec 4 enfants ou plus en 1989) où les familles nombreuses sont les plus fréquentes.

Dans un sondage SOFRES analysé par Françoise Giroud dans le Nouvel Observateur, d'après 80% des femmes interrogées, il n'est pas possible de vivre sans métier. (Nouvel Observateur/Femmes, 6-12 décembre, 1990; 18) Par ailleurs, pour 82% d'entre elles, réussir sa vie sans vivre en couple est tout à fait possible. Comme le dit Françoise Giroud:
"Voilà qui balaie un certain nombre d'idées reçues. C'est l'image multiséculaire de la femme, mère, dépendante, à la maison, trouvant exclusivement ses satisfactions et son accomplissement au foyer, qui a basculé. Modèle périmé. Elles ne veulent plus en entendre parler. Changement massif quand il atteint la quasi-totalité de la population féminine" (18).

En pub, par contre, la femme continue à tenir au mariage et au ménage, surtout pour une marque comme ProNuptia qui dépend de l'image de la mariée pour sa survie. ProNuptia crée certes un nouveau monstre--fille qui fait constater au papa que le mariage a changé, mais en fait, le mariage existe toujours et c'est toujours avec Papa qu'il faut s'expliquer. 

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 [Image 9:Ikea: "Les histoire d'amour sont à l'abri des histoires d'argent"] 

 


[ Image 8: Pronuptia]

L'idéal du mariage et de la famille du passé continue: c'est l'homme qui gagne les sous et qui organise les espaces et les regards autour de ses possessions (femme et enfants inclus). C'est le point de vue de la pub IKEA. 
[Images 10-12: Campagne Miele:

                                                                      
10: "Certaines sont vraiment prêtes à tout pour avoir un Miele."
   


 

 

11: "Dotez votre fille des moyens les plus sûrs pour trouver un bon mari."   


12: "Non merci, je préfère être aimée pour moi-même."]

Miele, fabriquant d'appareils électroménagers, a également recours au mariage pour son accroche, mais avec une différence.  Puisque ces publicités se moquent doucement du mariage, elles n'en renforcent pas moins le status-quo. Le monstrueux de cette campagne ne relève ni de la laideur ni de l'énormité des femmes; il s'inscrit dans le non-dit: le mariage est toujours l'état normal pour une femme. La laideur peut être compensée par l'achat d'un bon appareil électroménager; une grande, belle fille se mariera avec le PDG même s'il est nain. Resterait à savoir qui détient le pouvoir de déterminer les critères de beauté de juger de son importance dans les rapports conjugaux quotidiens. La publicité ne recherche pas la vérité sociale du moment: elle exagère, elle est opportuniste, elle fait tout pour vendre. Cependant, elle ne se veut pas monstre, c'est-à-dire, que ses images ne diffèrent pas trop d'une scène reconnaissable sinon confortable. Toutefois, c'est elle qui a déjà établi en grande mesure les conditions de la possibilité de la reconnaissance et du confort de ses lecteurs et lectrices.

Dans le discours démographique, les femmes au foyer ne sont pas "actives". Problème de perspective. A première vue, il semblerait que l'effectif de la population active française est restée stagnant depuis trente ans (42,9% de la population en 1961 et 43,3% en 1988). En réalité, il y a eu une augmentation du taux de l'activité féminine (de 28,2% en 1961 à 35.9% en 1988) et une diminution de celui des hommes (58,4% en 1961 et 51,1% en 1988). (Les Femmes, Tableau 1: p.95) Dans la tranche d'âges de 25 à 44 ans, sept femmes sur dix exercent or recherchent un emploi. Ce sont les plus âgées (celles qui n'ont jamais travaillé ou qui sont retraitées) et les jeunes (qui prolongent leurs études) qui font baisser les pourcentages. Même mariées avec enfants, la plupart des femmes françaises exercent de nos jours une activité professionnelle. En 1968 un tiers des mères était actives (hors de la maison) contre deux tiers en 1989. (Les Femmes, Tableau 1: p.99)



[Image 13: SuperCroix: sur les trois femmes dans la pub, deux portent des tailleurs.] 

Dans cette pub, deux tiers des femmes représentées s'habillent pour travailler hors de la maison. Sans enfant ou avec un enfant, 77,6 % des femmes entre 25 et 54 ans travaillent hors de la maison, avec deux enfants, 71,4%. Le cas limite semble être trois enfants où le pourcentage tombe à 41,7%. (Les Femmes, 99). 

Bien qu'il y ait eu des changements positifs pour les femmes, il reste que les mères travaillent plus à la maison que les hommes (Les Femmes, 141), et que les femmes en général:


[Image 14: Olivetti: "Elle centre. Elle aligne. Elle justifie. Elle paragraphe. Elle tabule. Elle mémorise. Elle supprime. Elle corrige.  Elle déplace. Elle remplace. Elle gère. Elle traite. Elle affiche. Elle enregistre. Elle archive. Elle tableaute. Et tout ça sur grand écran. Ciao la dactylo!"] 

Cette pub Olivetti met au point une autre situation féminine au travail: cette femme a toutes les compétences d'une secrétaire mais on a fabriqué une machine qui la remplacera. La pub fait l'éloge de toutes les qualités de la machine, cependant c'est toujours une femme en chair et en os qui sera obligée d'apprendre les nouvelles technologies, et qui sera d'autant plus compétente après les avoir apprises. On ne sait que trop bien que les secrétaires n'ont rien gagné avec l'automation, ni
augmentation de salaire ni réduction de travail.[5] En comparant le nombre de bachelières aux chômeuses, puis de bacheliers aux chômeurs, les ratios sont inversement proportionnels: encore une autre perspective sur la femme au travail aujourd'hui. ("Menaces", p.41)

Il n'est pas étonnant alors que, selon Françoise Giroud, les Françaises soient assez heureuses sauf dans le travail. Elles ont le droit d'entrer dans tous les métiers, mais "le plus grand nombre n'a pas encore conquis sa juste place, juste par rapport à ses capacités propres, et à ses ambitions légitimes." ("Alors, heureuses?", p.28).  Sylvie Veran, monstre du gouvernement Balladur,
avertit les Françaises que "La France anesthésiée de Balladur est loin d'être l'Amérique exacerbée de Reagan. En s'y prenant dès maintenant, les femmes peuvent déjouer les pièges des années 90. Le "backlash" serait tué même dans l'oeuf. La vigilance aujourd'hui nous dispensera de reprendre les armes demain." ("Menaces", p.43) 

Le problème est que Sylvie Véran croit aux images statistiques, législatives et médiatisées qui mettent en évidence l'évolution dans le statut de la femme tout en ignorant que la situation est précaire précisément parce que le discours le plus déterminant continue à exclure la femme du normal. Dans ce disours-ci il est toujours pensable que la femme reste au foyer, qu'elle gagne
moins qu'un homme, qu'elle n'ait plus le droit à l'intervention volontaire de grossess (IVG), qu'elle soit battue et violée. Dans un graphique, il est constaté que "Deux fois plus de plaintes pour viol en dix ans." (p.39)

Pour terminer ce survol sur le statut de la femme au travail et dans la famille, la question que je pose en ce moment vient de ma position et de la vôtre. Pourquoi tournons-nous notre regard vers les Françaises? Dans quelle économie étrangère faisons-nous circuler nos représentations des Françaises? Quelles Françaises paraîssent dans nos imaginaires textuels; lesquelles y sont
absentes? L'article d'Anne Fohr inséré entre les pages du discours de Sylvie Véran et intitulé, "Immigration: le parcours de combattantes" (p.40), nous fait voir jusqu'à quel point les "beurettes", par exemple, sont invisibles ou, pire, mal représentées partout. Professeurs et chercheurs, nous aussi, nous produisons et consommons sans doute des monstres. Je viens de critiquer les textes démographiques, statistiques, journalistes et publicitaires: mais les nôtres? Pour inclure les apports du monde académique dans le présent montage, je dois rajouter les représentations dans nos textes et manuels, de nos conférences et communications.[6]   Pourquoi et comment représentons-nous les Françaises? Pour mieux les voir? Pour établir une sorte de communauté féminine inter- ou supra-culturelle? Sur quels critères, quelles images? Comment peut-on être Française dans notre circuit d'échange? Qu'est ce que nous savons les unes des autres dans tout ce wif-cuthen?[7] Ma parole de monstre, donc, voudrait mettre en cause les discours fondamentaux, les discours les moins critiqués de notre discipline, les normes selon lesquelles nous exécutons notre pratique.

[Image 15: QUID 87: "Madame, combien mesurez-vous?" "Toute la mémoire du monde"]

Voici ce que j'appellerais une auto-monstruosité. Que dans tous nos efforts de faire voir la femme française, nous n'oublions pas que nous la constituons dès nos propres perspectives (même si l'on peut réclamer une position "de souche" ainsi authentique et organique) et surtout que nous la faisons circuler dans une économie, un discours, qui n'a rien à voir, en grande partie, avec ses réalités. Ainsi, elle est déjà exclue de notre discours qui la normalise. Néanmoins, par une sorte de jeu de miroirs, nous pouvons nous faire voir dans nos représentations d'elles et mettre en évidence nos intérêts au lieu de les cacher sous un voile de "science" désintéressée et légitime. Ce faisant, nous participerons à la commodification et l'échange d'informations sans construire ni maintenir de grands récits.[8] Car ce sont les grand récits qui séparent les monstres de la vie quotidienne, qui constituent les labyrinthes-cachettes de La Vérité, et qui légitiment le pouvoir d'exclure par le discours du normal. Dans le jeu de monstres que je suggère, nous serons tous des monstres informatisés: en mon(s)trant les autres, nous nous mon(s)trons reproductrices inépuisables. Le pouvoir du normal, le droit d'un dieu de créer et disséminer les monstres-signes, alors, s'écroulera. Le Monstre est mort, vive les monstres.


Ouvrages cités:



Les Femmes. Paris: Institut National de la Statistique et des Études Économiques, Secrétariat d'État aux Droits de Femmes de de la Vie Quotidienne, 1991.

Josette Alia. [[??]]"Après 20 Ans de combat...Heureuses les femmes?" Le Nouvel Observateur (6-12 décembre 1990): 12-13.

Benvéniste, Emile. "The Latin Vocabulary of Signs and Omens" dans Indo-European Language and Society, trad. par Elizabeth Palmer, Miami Linguistics Series No. 12. Coral Gables, FA: Univ. of Miami Press, 1973.

John Berger. Ways of Seeing,. NY: Penguin Books, 1977.

Jonathan Cray. Techniques of the Observer . Cambridge, MA: MIT Press, 1991.

Anne Fohr. "Immigration: le parcours des combattantes." Nouvel Observateur (octobre 1993): 40.

Michel Foucault. Les Mots et les choses. Paris: Gallimard, 1966.

-------. L'Archéologie du savoir. Paris: Gallimard, 1969.

Dominique Fremy and Michèle Fremy. QUID 89. Paris: Plon, 1989.

Claire Johnston. "Women's Cinema as Counter-Cinema" in Notes on Women's Cinema , ed. par Claire Johnston. London: SEFT, 1974.

Teresa de Lauretis. Alice Doesn't: Feminism, Semiotics, Cinema . Bloomington: Indiana University Press, 1984.

------. Technologies of Gender . Bloomington: Indiana University Press, 1987.

Jean-François Lyotard. La Condition post-moderne, rapport sur le savoir . Paris: Minuit, 1979. 

Paul Robert. Le Petit Robert, dictionnaire alphabétique & analogique de la langue française. Paris: Société du Nouveau Littré, 1973.

Françoise Giroud. "La Révolution est accomplie." Nouvel Observateur (6-12 décembre, 1990): 14-34.

Sylvie Veran. "Menace sur les femmes." Nouvel Observateur (octobre 1993): 37-43.

Shoshanna Zuboff. In the Age of the Smart Machine: the Future of Work and Power. NY: Basic Books, Inc., 1988.

Notes



[1]Je n'entrerai pas dans la discussion de la représentativité de l'image photographique. Il va sans dire qu'elle aussi est agencée par le photographe-traduite et médiatisée par tout le processus d'inscription et des décisions prises. Néanmoins, cette image n'a pas subi tous les truquages que font les publicitaires sur leurs images. De l'autre côté, bien que l'image soit très flue, il se peut qu'elle soit truquée pour nous tromper. . . .

[2]"The Latin Vocabulary of Signs and Omens" in Indo-European Language and Society, translated by Elizabeth Palmer, Miami Linguistics Series No. 12 (Coral Gables, FA: Univ. of Miami Press, 1973), pp. 508-515. [ "Le Vocabulaire latin des signes et des présages," in Le Vocabulaire des institutions Indo-Européennes (Paris: Minuit, 1969)

[3]Un des premiers articles féministes à ce sujet est celui de Claire Johnston dans "Women's Cinema as Counter-Cinema" de Claire Johnston, éditrice, Notes on Women's Cinema (London: SEFT, 1974), pp.28-29. Plus récemment, Teresa de Lauretis l'a traité dans son livre, Alice Doesn't: Feminism, Semiotics, Cinema (Bloomington: Indiana University Press, 1984), pp.13-18, 37-39; et dans Technologies of Gender (Bloomington: Indiana University Press, 1987). Le troisième chapitre du
texte de John Berger, Ways of Seeing, montre le positionnement du regard masculin dans les beaux arts pendant l'âge classique (NY: Penguin Books, 1977), pp.45-64. L'étude la plus réfléchie et profonde au sujet du champ constitutif du regard et de l'observateur est celle de Jonathan Crary, Techniques of the Observer (Cambridge, MA: MIT Press, 1991).

[4]Il est question plutôt des opérations de pouvoir sur lesquelles Michel Foucault, par exemple, a écrit. Teresa De Lauretis l'explique bien aussi dans le dernier chapitre de Alice Doesn't et le premier chapitre de Technologies of Gender. 

[5]A voir, Shoshanna Zuboff, In the Age of the Smart Machine: the Future of Work and Power. (NY: Basic Books, Inc., 1988); pp.113-123

[6]J'en ai fait un bilan partiel dans une communication donnée à ACTFL en 1991 avec Michael West et Chantal Cornuéjols.  Une version manuscrite de mon apport,-où il s'agit de manuels de français-est disponible. Je sortirai une version "hypermedia" en 1995.

[7]Wif-cuthen est le mot anglo-saxon qui exprime l'acte sexuel, bien sûr de la perspective masculine. Wif--acronyme pour le groupe WIF dans la séance de laquelle j'ai offert une version orale de cet article--veut dire femme , et cuthen (voir l'anglais courant couth) veut dire savoir. Cuthen tenait alors le double sens qu'a le mot français savoir.

[8]Voir Jean-François Lyotard, La Condition post-moderne, rapport sur le savoir (Paris: Minuit, 1979), pp.49-68. 

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